Les dimensions scientifiques de l’écriture de la grande pauvreté par des praticien·nes : l’exemple d’une organisation d’éducation populaire aux Philippines

  • The scientific dimensions of writing on extreme poverty by practitioners: the case of a popular education organisation in the Philippines

Abstracts

Des écrits rédigés par des membres d’une organisation d’éducation populaire aux Philippines ont été utilisés pour produire des connaissances scientifiques sur le processus de relogement mené par le gouvernement. L’article décrit et définit ces écrits produits au plus près des situations de grande pauvreté, et interroge la subjectivité de leurs auteurs et autrices à partir d’un exemple personnel, en mettant en parallèle la forme de ces écrits avec celle du journal, avec la forme ethnographique puis avec la forme autobiographique. La mise en corpus de ces écrits conçus par des praticien·nes de l’éducation populaire permet par la suite de fournir des connaissances scientifiques, ces écrits contribuant donc à une écriture différente de la recherche.

Texts written by the members of a people’s education organization in the Philippines have been used to build up a scientific understanding of the relocation process carried out by the government. The article discusses and characterizes these writings, written in the midst of severe poverty. It also analyzes the subjectivity of their authors through a personal example, by comparing the format of these writings with that of the diary, the ethnographic and the auto-biographic formats. The author argues that the corpus of these texts produced by practitioners of people’s education subsequently makes it possible to produce scientific knowledge, these texts thereby contributing to an alternative form of writing for the purpose of research.

Outline

Text

Les organisations de la société civile peuvent contribuer à produire une écriture différente de celle de la recherche. À partir de l’exemple d’une organisation travaillant avec des familles en situation de grande pauvreté aux Philippines, cet article met en discussion les caractéristiques des écrits produits dans le cadre de visites rendues à des familles relogées. Entre ethnographie, autobiographie et journal, ces écrits nous donnent à repenser l’écriture de la recherche, et le contexte de leur production nous invite à entrevoir l’idéal de partage entre les intervenantes et intervenants sociaux et les personnes en situation de grande pauvreté comme un paradigme qui rend l’écriture scientifique possible. Après une présentation du contexte dans lequel ces écrits sont rédigés, l’auteur s’interroge dans un second temps sur les dimensions scientifiques de ces écrits et sur leur utilisation dans le processus de production de connaissances sur la grande pauvreté.

Le relogement : un processus qui mobilise de nombreux acteurs et actrices locaux et nationaux

Aux Philippines, les gouvernements des deux dernières décennies mènent une politique de relogement massif des familles vivant près de zones dites dangereuses, et en particulier depuis la loi du 28 mai 20011.

La mise en œuvre de ce grand programme de relogement a été confiée à deux ministères, le NHA [National Housing Authority] et le DSWD [Department of Social Welfare and Development], qui travaillent main dans la main avec les régies gouvernementales locales, ou barangay, pour identifier et reloger les familles vivant dans ces zones dangereuses.

Dans la région métropolitaine de Manille, ou Metro Manila, ces zones dangereuses sont définies comme les bordures des canaux, des égouts et des voies ferrées qui traversent la ville2. Pour la seule bande côtière de Metro Manila, 200 000 familles3 ont été relogées et le programme concerne des millions de familles dans tout l’archipel. Même si les données démographiques varient d’un classement à l’autre, il est communément accepté que Manille est la huitième zone urbaine mondiale en nombre d’habitants, avec environ 24,1 millions de personnes y vivant, faisant de cette capitale la zone urbaine la plus densément peuplée au monde, avec plus de 43 000 habitants au kilomètre carré4. La situation du logement y est donc critique, avec une grande proportion de la population vivant dans des habitations construites en bois ou avec divers matériaux, sous des ponts, et un taux important d’occupation de petites surfaces par de nombreuses personnes. Il n’est pas rare de voir une famille de cinq ou six personnes vivant dans une quinzaine de mètres carré côtoyer des quartiers de gratte-ciels urbanisés, sur un modèle de rues et d’avenues perpendiculaires pouvant rappeler l’urbanisation des centres d’affaires aux États-Unis.

Cette division de l’espace urbain coïncide avec une division sociale. Wataru Kusaka, sociologue japonais travaillant sur la moralisation de la vie politique aux Philippines, envisage cette ségrégation de l’espace comme une ségrégation morale. La sphère dite « de la masse » – mass sphere – côtoie la « sphère civique » – civic sphere5 [traduits par nous]. Les personnes qui habitent dans les quartiers informels sont en effet très régulièrement soumises à des campagnes éducatives très orientées moralement, comme des formations, ou trainings, pour utiliser des urinoirs publics, éduquer correctement ses enfants ou encore des campagnes d’éducation au vote. De la même manière, pour pouvoir bénéficier du relogement, il ne suffit pas seulement d’habiter dans une zone dangereuse, il faut également avoir un casier judiciaire vierge.

Ce projet gouvernemental d’ampleur mobilise beaucoup d’acteurs et d’actrices, y compris ceux de la société civile, compte tenu de la logistique requise mais également de l'importance de connaître les spécificités territoriales des zones dangereuses : beaucoup de familles y vivent dans l’errance, leurs habitations étant régulièrement détruites, que ce soit par les autorités locales – car elles occupent ces terrains de manière illégale – ou bien par les typhons.

Parmi les groupes de la société civile, Agir Tous pour la Dignité Quart Monde (ATD Quart Monde) accompagne depuis plus de trente ans des familles vivant dans des communautés très pauvres de la région métropolitaine de Manille.

Un accompagnement et un engagement

ATD Quart Monde suit depuis de nombreuses années environ deux cents familles ayant été relogées par les autorités. Ces familles vivaient (ou vivent encore) sous un pont, dans le quartier de Paco, à Manille. Leurs conditions de vie y étaient extrêmement difficiles : plus de 1 000 personnes vivaient dans des abris construits en bois sur trois niveaux. Chaque abri mesurait environ 1,50 mètre de haut, il était impossible de s’y tenir debout, et la surface était d’environ deux à trois mètres carrés. La température avoisinait souvent les 32 à 35 oC et il n’y avait pas d’accès à l’eau ni à l’électricité. Le pont vibrait et bougeait au rythme des véhicules qui le traversaient. Les logements étaient bien trop petits pour accueillir tous les membres d’une même famille, qui devaient se relayer pour dormir ; chacun s’y tenait accroupi et les enfants ne pouvaient pas y apprendre à marcher. Sous les habitations de bois coulait un canal rempli d’ordures, et il y avait aussi des animaux comme des poules autour des constructions6.

La pauvreté caractérise cette communauté, et la priorité d’ATD Quart Monde est de garder une attention particulière et constante aux familles qui vivent dans une pauvreté extrême et/ou font face aux plus grandes difficultés7.

Les équipes sont composées de volontaires et de bénévoles. Les volontaires sont des salarié·es du mouvement ATD Quart Monde qui touchent une petite indemnité, ajustée au niveau de vie du pays ; les bénévoles proposent de contribuer aux actions menées de manière ponctuelle. Ensemble, ils ont construit une relation au long terme avec certaines familles vivant sous ce pont, à travers plusieurs actions comme des bibliothèques de rue8 [aklatan sa kalye] par exemple, ou bien des Universités populaires Quart Monde pour des adultes, sur des thématiques diverses. Ces actions ont permis de garder des liens réguliers avec cette communauté malgré les démolitions et les expulsions régulières de ces familles.

Lorsque les autorités se sont rapprochées de cette communauté et que les familles ont commencé à être relogées, les volontaires d’ATD Quart Monde ont documenté la situation de manière très précise, à partir de conversations, d’écrits quotidiens ou encore de photos. Les familles ont en effet été relogées en rase campagne, à une cinquantaine de kilomètres de Manille, et de nouvelles difficultés se sont alors posées, en particulier le manque de moyens pour se nourrir. À Manille, même si ces familles vivaient dans des conditions très difficiles sous le pont, il leur était encore possible de gagner de l’argent quotidiennement en vendant des cigarettes ou de l’eau aux conducteurs des véhicules qui passaient sur le pont ou dans le quartier, en mendiant ou encore en ramassant les déchets sur la voie publique [kalakal].

Cette insécurité alimentaire a eu pour conséquence une séparation des familles relogées car, pour pourvoir aux besoins de sa famille, l’un des membres, en général le père de famille, devait revenir en ville pour y travailler. Les familles pouvaient ainsi se retrouver ensemble lorsque le père avait la possibilité de revenir dans le site de relogement, environ une fois par mois.

De ce constat d’échec du relogement et de l’accroissement des difficultés de ces familles – qui vivaient déjà dans des conditions très difficiles –, les volontaires et les bénévoles ont eu l’idée de créer un ou des document(s) partageable(s) avec le ministère du Logement philippin et les autorités locales. Le temps de documenter de manière plus systématique ce qui se passait était venu, pour pouvoir faire exister la vie de ces familles dans ce grand projet de relogement national mené par les autorités.

Une ou des écriture(s) systématique(s)

En tant que membre de l’équipe d’ATD Quart Monde Manille de 2015 à 2017, nous avons nous-même contribué à produire des écrits quotidiens. Nous allons tenter de définir ce type d’écrits et de les situer dans le processus de production de connaissances sur la vie de ces familles en situation de grande pauvreté.

Pour mieux appréhender ce type d’écrits, nous proposons un extrait écrit et traduit par nous concernant la visite d’une famille dans un site de relogement situé dans la municipalité de Norzagaray, Bulacan, le 12 janvier 2017. Nous avons écrit ce texte dans le cadre d’écrits internes qui sont généralement réalisés après une activité, une visite ou un événement important dans un quartier. Le document original n’est pas confidentiel, mais nous avons cependant demandé l’autorisation aux personnes mentionnées de pouvoir utiliser cet extrait. Ces dernières ont accepté.

Puisque nous sommes l’auteur de cet extrait, il nous semble tout d’abord important d’analyser notre implication. Cette notion pose la question du sujet connaissant, à plusieurs niveaux. René Barbier, ancien professeur et chercheur en sciences de l’éducation, spécialiste de la recherche-action (décédé en 2017), en identifie trois : le psycho-affectif (économie libidinale, désir, etc.), l’historico-existentiel (éthos et habitus de classe, praxis et projet existentiels) et le structuro-professionnel9. Comme auteur, il est évident que nous avions une volonté de contribuer à l’éradication de la grande pauvreté, ces écrits ayant été produits dans le cadre d’un engagement de type existentiel auprès de personnes en situation de grande pauvreté. Pour analyser nos implications, il nous semble donc important d’utiliser la première personne et de repasser au je.

Lorsque je produisais ces écrits, je devais très régulièrement gérer la dureté et la violence de nombreuses situations, tout en les consignant. Pour ne pas rester dans l’émotion ou la peine, je me concentrais à noter les faits, ce qui se passait, et aussi ce que les personnes concernées en disaient. Je n’utilisais pas un vocabulaire psychologisant et essayais le plus possible de m’en tenir aux faits, sans en produire d’analyse pendant l’écriture. Au sujet des habitus de classe, j’écrivais du point de vue d’une personne ayant grandi dans un quartier très populaire, en France, et issu d’une famille italienne migrante du côté paternel. Ce positionnement social était différent lors de l’écriture car je ne vivais pas dans mon pays ; je suis un Blanc aux Philippines, je n’étais pas considéré comme une personne du monde populaire mais comme une personne privilégiée, riche et éduquée. Il y avait donc un écart entre la manière dont j’analysais mon propre parcours social et l’impossibilité, pour ce parcours, de faire sens aux Philippines. Le fait de faire face à la grande pauvreté – dont je n’avais jamais fait l’expérience auparavant – rendait parfois cette question de l’origine sociale saillante. Certaines personnes bénévoles qui pensaient avoir connu la grande pauvreté pouvaient adopter un discours de « rôle-modèle » lors des visites, et il me semblait important de toujours rappeler la différence entre la pauvreté et la grande pauvreté, qui sont deux expériences de nature différente. Ce qui caractérise la grande pauvreté est l’impossibilité de trouver des solutions par soi-même, car tous les domaines de la vie sont touchés. Perçu par les Philippin·es comme venant d’un milieu privilégié, j’étais donc impliqué sous une identité sociale autre que celle dont je pouvais me réclamer. Cette situation me pousse à regarder les aspects plus professionnels de cette posture : à de nombreuses reprises, mes collègues et moi-même nous sommes demandés s’il était possible de créer des relations vraies avec les personnes en situation de pauvreté. D’après moi, la réponse est non car l’écart social est trop grand : les personnes qui vivent la grande pauvreté sont dans des stratégies de survie pour manger et répondre à leurs besoins vitaux, en particulier durant la phase de relogement aux Philippines, ce qui n’était pas mon cas, ni celui des bénévoles. Je devais quotidiennement faire face à de nombreuses demandes d’aide financière relevant de besoins de base et trouver la force de les refuser pour ne pas brouiller encore davantage la relation : en donnant de l’argent, il aurait été impossible de construire une relation non basée sur la dépendance financière. C’est donc pris, et impliqué, dans ce contexte que j’ai produit cet écrit, suite à une visite auprès d’une famille dans la municipalité de Norzagaray.

La municipalité de Norzagaray est située à une trentaine de kilomètres de Manille, dans le nord, et le site de relogement se situe en pleine campagne. Le texte original a été rédigé en langue anglaise.

En arrivant à Norzagaray, nous sommes allés rendre visite à la famille Orcullo [nom d’emprunt]. Sur la route, j’ai remarqué qu’il y avait de plus en plus de petites épiceries [sari-sari] et que la vie économique était plus visible et semblait se développer petit à petit. Mes collègues Johan et Marta [noms d’emprunt] jouaient avec les enfants pendant que je parlais avec Aida [la mère, nom d’emprunt]. Je voulais que Johan et Marta puissent occuper les enfants pendant que je parlais avec Aida. Nous avons parlé de :
– elle est rentrée à Norzagaray (depuis Manille) le 1er décembre pour fêter la fin d’année à la maison. Elle a passé environ trois mois le long de la voie ferrée à Manille avant de retourner dans le site de relogement ;
– elle va devoir commencer à payer la maison en juin, après deux ans et demi qu’elle habite à Norzagaray. Elle a réalisé qu’elle a été relogée il y a deux ans. Elle est d’accord pour payer 200 PHP [pesos phillippins] par mois pour la maison [3,50 euros], c’est moins cher que l’électricité et l’eau ;
– elle a entendu parler d’une nouvelle aide du gouvernement, 18 000 PHP [350 euros], qui serait donnée une seconde fois aux personnes relogées. Elle me demande si je peux vérifier. Si elle peut obtenir cette aide, elle dit qu’elle voudrait commencer un petit commerce, cuisiner le petit-déjeuner et des snacks et les vendre. C’est la troisième fois qu’elle me dit qu’elle imagine avoir son propre petit commerce pour pouvoir rester à Norzagaray. Elle dit qu’elle a besoin de 5 000 PHP [90 euros] pour commencer son petit commerce ;
– elle sait que d’autres familles du pont vont être relogées à Norzagaray. Elle dit qu’elle pense que ce ne sera pas dans le même site de relogement mais dans un autre. Elle dit que ces familles sont sérieuses et non pas bordéliques ou dans la drogue. Elle mentionne la famille Aba [nom d’emprunt] qui a été expulsée du site de relogement en raison de la drogue ;
– son partenaire Kuya Roben [nom d’emprunt] a le projet de revenir la voir tous les samedis pour pouvoir passer le week-end avec sa famille, sa sœur va rester le long de la voie ferrée à Manille pour pouvoir gagner de l’argent ;
– elle n’a pas reçu d’allocations familiales du gouvernement mais elle dit que ce n’est pas un problème. Il semble qu’elle n’en a pas besoin maintenant. Ses papiers sont en ordre. D’après elle, le ministère des Affaires sociales est très occupé et c’est pour cela qu’ils n’ont pas pu encore envoyer les allocations familiales ;
– elle voudrait inscrire les enfants à l’école. L’année dernière et d’après elle, l’école était bien et les enfants ont aimé y aller, elle dit qu’ils sont allés pendant plus d’un mois à l’école et que c’est la première fois. Pour John [son fils, nom d’emprunt], c’était difficile, surtout la lecture, et le professeur s’est plaint parce qu’il se battait avec d’autres enfants ;
– elle n’a pas de nouvelles du foyer dans lequel est placé son fils aîné. Les travailleurs sociaux lui avaient dit qu’il devenait un enfant rebelle et difficile et qu’ils avaient donc le projet de le renvoyer dans sa famille en raison de ses problèmes de comportement. Aida dit que tous ses enfants ont des problèmes de comportement. Elle n’a pas pu revoir son aîné depuis un certain nombre de mois.
Après avoir discuté avec elle, j’ai joué avec Roben Jr. [son fils, nom d’emprunt] en restant à côté de sa mère, pour qu’elle puisse voir. Je me sentais mal à l’aise de devoir expliquer les règles du jeu et finalement, elle s’est jointe à nous, et elle a pris ensuite un livre en montrant des lettres à son fils de 18 mois.

Ce type d’écrit – que l’on nomme « écrit quotidien » en interne ­­– est produit de manière systématique par les volontaires après les visites rendues aux familles relogées. Mais comment le définir, et comment le situer dans le processus de production de connaissances ?

Une écriture différente de la recherche ?

Pour proposer une réponse à ces deux vastes questions – définir et situer ces écrits quotidiens dans l’élaboration de connaissances –, nous allons tout d’abord interroger les caractéristiques des différents types d’écrits que sont le journal de recherche, l’écrit ethnographique et l’écrit autobiographique.

Entrevoir la pratique du journal de recherche par la perspective du ou des sens est un parti pris qui permet de décentrer cette pratique de celle d’une technique à appliquer clé en main. Dans la pratique du journal de recherche, le sens peut être envisagé selon trois de ses aspects : la direction, l’herméneutique et les cinq sens10. La direction du type d’écrit que nous venons de proposer à la lecture est de garder la trace de l’expérience des personnes vivant la grande pauvreté ; c’est en effet cette expérience de la grande pauvreté qui caractérise le sens comme direction de cet écrit. Cette direction a aussi une dimension de transformation sociale, à savoir lutter contre la misère. La dimension herméneutique est également présente, car les écrits quotidiens portent sur des dimensions visibles et non visibles de la pauvreté : des attitudes, des manières d’agir, des événements, des personnes, des personnalités, qui permettent non pas de dresser une photographie de l’expérience de la grande pauvreté, mais bien un paysage, en mouvement. Enfin, concernant les cinq sens, ou encore la manière dont l’auteur ou l’autrice va mettre en mots sa façon d’être touché·e par l’expérience dont il ou elle témoigne dans son écrit, cela n’est pas présenté de manière directe : il y a un effacement du ressenti de l’auteur ou de l’autrice.

On ne peut donc pas affirmer que ce type d’écrit quotidien relève du journal, même si le sens comme direction y est fortement marqué. De plus, il nous semble important de souligner que la dimension herméneutique du sens, bien que très présente, ne repose pas sur un processus de transduction. L’auteur ou l’autrice ne s’autorise pas de transduction, il met en mots ce à quoi il assiste, ce qu’il entend, voit, observe, il ne fait pas d’hypothèse, tout en ne cherchant pas non plus l’objectivation à tout prix. Le couple implication-transduction11 est alors absent de ce type d’écrit. Cette dimension descriptive de l’écriture nous mène donc à nous interroger sur la perception de l’auteur ou de l’autrice dans le processus d’écriture à partir de l’exemple de l’écriture ethnographique qui constitue notre deuxième angle de réflexion.

L’ethnographie est une activité à la fois perceptive, car elle convoque les sens – en particulier le regard –, et une activité linguistique qui convoque l’écriture. L’acte de voir est informé par des modèles, voire des modes culturels, et peut être une simple reconnaissance de ce que l’on sait déjà. Il y a donc une distinction entre le voir, qui signifie recevoir des images, et le regarder, qui signifie partir à la recherche de la signification des variations. Le regard serait comme une intensification du premier voir, en s’attardant sur ce que l’on voit12. Cette intensification du premier voir est également liée à une attitude de dérive et d’attention flottante, combinaison d’attention et d’inattention. Dans les écrits quotidiens que nous donnons ici à étudier, l’activité linguistique est fortement influencée par la perception de l’auteur ou de l’autrice. Il ne s’agit pas que d’un voir, mais aussi de conversations, d’odeurs, de sensations diverses, qui l’empêchent donc de basculer dans les travers d’une écriture détachée, et de faire d’elle ou de lui un être non touchant et non touché, donc non voyant et non visible.

C’est en effet ce double régime « voyant et visible » que Maurice Merleau-Ponty a figuré dans la notion de sentinelle, qui permet à l’auteur ou à l’autrice de produire un écrit. Dans la sentinelle, il y a une vigilance, un qui-vive et le corps laisse entendre ce qu’il y a du monde en lui, à travers lui13. Il s’agit d’un corps avec les objets incrustés dans sa chair, loin du corps-machine de Descartes. Dans ce cas, c’est la chair qui permet l’intersubjectivité et non la raison. La sentinelle permet d’appartenir au monde et de le rencontrer. Il y a donc une proximité forte entre les écrits quotidiens et les écrits de type ethnographique, car ils sont ancrés dans une intersubjectivité rendue possible par la chair, et non par la raison. Le fondateur du mouvement ATD Quart Monde n’a eu de cesse de répéter que le volontariat, qui représente des personnes engagées dans la durée auprès des personnes faisant l’expérience de la grande pauvreté, était fondé sur l’amitié et non pas sur l’intervention technique. Le ou la volontaire « trace, à travers son engagement et par sa propre vie, les contours d’un autre type de société sans exclusion, où personne ne serait considéré ni traité en inférieur14 ». Cette dimension de la relation sensible et de l’intersubjectivité par la chair, et non par une sorte de raison pure, est donc l’une des facettes de l’implication de l’auteur ou de l’autrice de ce type d’écrit.

Maurice Merleau-Ponty déclare que nous sommes tous et toutes ouvert·es sur le même monde, mais nos corps sont un point de vue précis sur ce monde, et que notre propre point de vue communique avec celui d’autrui. Il existe une multiplicité de points de vue, de perspectives, mais ils sont irréductibles. Autrui est reconnaissable car il exécute des mouvements de manière inimitable, et là est tout l’intérêt de relier la perception à la motricité, car en voyant autrui boire un verre de vin, lire un livre, chanter, fumer une cigarette, autrui devient reconnaissable par son style inimitable. Autrui devient donc atteignable « de l’intérieur » car le corps de l’auteur ou de l’autrice se déporte constamment vers lui, et nous sommes fait·es de la chair du monde qui est aussi fait de notre chair. C’est ce qui permet la manière propre, inimitable, qu’autrui a de concevoir, moduler le monde, sa cohérence presque esthétique, sa manière d’agir. Le corps d’autrui n’est pas espace pur, il empiète sur le monde, sur l’auteur ou l’autrice :

Jamais les choses ne sont l’une derrière l’autre. L’empiétement et la latence des choses n’entrent pas dans leur définition, n’expriment que mon incompréhensible solidarité avec l’une d’elles, mon corps, et, dans tout ce qu’ils ont de positif, ce sont des pensées que je forme et non des attributs des choses. […] les choses empiètent sur les autres parce qu’elles sont l’une hors de l’autre15.

L’apport phénoménologique de Maurice Merleau-Ponty nous permet donc de déduire que l’auteur ou l’autrice écrit bien à partir de son corps propre et que cette corporéité est marquée dans son écrit, à travers sa perception et ses relations intersubjectives. Il ou elle écrit donc « replacé[e] sur le sol du monde sensible16 ».

Une autre dimension qui rapproche ces écrits quotidiens des écrits ethnographiques est celle de la présence de l’étranger. Les auteurs et autrices ne connaissent en effet pas la grande pauvreté de l’intérieur, il s’agit d’une expérience non connue, mais qui s’éprouve et s’incorpore petit à petit, à la manière d’une acculturation. La dimension internationale rapproche également l’auteur ou l’autrice de l’ethnographe, tout comme le fait que l’auteur ou l’autrice écrit tout ce qu’il ou elle perçoit, que ce soit des conversations, des attitudes ou encore des éléments de la réalité matérielle de la grande pauvreté. L’auteur ou l’autrice apprend la langue à la manière d’un·e ethnographe en immersion, la dimension du terrain étant très marquée dans la pratique de l’ethnographie. Cependant, et comme nous l’avons vu, l’auteur ou l’autrice n’est pas un·e technicien·ne ou un·e spécialiste cherchant à identifier et à décrire des schèmes ou des habitus, il décrit et écrit ce qu’il voit à partir de sa propre perception, de son corps propre. Cela rejoint l’absence de transduction dans le couple implication-transduction : l’écrit quotidien a pour but de documenter, sans par ailleurs entrer dans un positivisme et une rigueur scientifique qui désincarneraient et effaceraient la corporéité de l’auteur ou l’autrice. Il n’est pas un écrit scientifique à proprement parler, mais son utilisation peut l’être, car ces écrits quotidiens permettent de former un corpus de documents ayant été écrits dans des conditions similaires et avec une intention identique.

Il convient par ailleurs de bien délimiter la notion de terrain que nous venons de mentionner, et de la différencier de celle de territoire : en effet, certains terrains sont liés à des territoires, et d’autres non17. Le terrain sans territoire permet de ne pas s’ancrer et de rester mobile, tout en gardant une direction. Le terrain avec territoire s’inscrit, lui, dans un espace définissable. Dans notre cas, il semble difficile de délimiter le terrain sur lequel les expériences contenues dans ces écrits prennent naissance en raison de la forte dimension de l’errance due à la condition même de la grande pauvreté, mais aussi du relogement des familles, qui les a menées à se dissoudre territorialement. Il semblerait hasardeux de dire que le terrain de ces écrits est l’errance ; mais comme l’errance est une dimension prégnante de la vie en situation de grande pauvreté, nous proposons tout de même de nommer ce terrain par ce mot, l’errance, qui touche à la fois la temporalité et la spatialité. Finalement, il semble très difficile de définir le terrain sur lequel ces écrits prennent corps. L’apport de l’ethnographie nous permet donc de situer ce type d’écrits par le prisme de la perception de l’auteur ou de l’autrice, dont la présence est fortement marquée – à la fois par l’utilisation du je, et par son omniprésence toute au long de la lecture –, sans cependant que son avis ou ce qu’il ou elle ressent ne soit mis en mots, comme nous l’avons vu ci-avant.

Pour continuer à définir ces écrits quotidiens, nous allons maintenant nous interroger sur leur dimension autobiographique. La présence du je et du narrateur ou de la narratrice comme personne humaine est marquée. L’auteur ou l’autrice donne à lire des conversations, ce qu’il ou elle découvre de la grande pauvreté, ses déplacements, et ce type d’écrits permet également de reconstituer le contexte dans lequel il ou elle évolue. Il ou elle peut décrire le trajet de son domicile aux sites de relogement, les transports, ce qu’il ou elle mange, avec qui, en utilisant le je. Nous pouvons déclarer que l’auteur ou l’autrice produit un genre littéraire de type autobiographique à partir de sa pratique scripturale, à condition que ce qui est donné à lire s’incarne dans la direction voulue, à savoir l’expérience de la grande pauvreté. Toute information et/ou perception qui documente et permet de comprendre cette expérience peut être notée dans ce type d’écrits, y compris des informations autobiographiques comme une discussion avec un voisin ou une voisine, ou un événement qui se déroulerait sur le lieu de vie de l’auteur ou de l’autrice.

L’étymologie du terme « autobiographie » – devenu courant en Europe à la fin du xixe siècle18 – renvoie en effet à trois éléments distincts : soi-même (auto), vie (bio) et graver (graphie). Cette activité n’aspire pas à connaître le monde tout entier et « se concentre sur le moi comme un monde en petit ». Elle peut renvoyer à l’introspection ou à des dimensions existentielles de l’autoformation. Il n’est finalement pas si étonnant que cette dimension d’autoformation existentielle ressurgisse ici, en raison de la nature même de l’expérience de vie dans laquelle l’auteur ou l’autrice est plongé·e. Il ne s’agit toutefois pas tant d’autodidaxie, car l’apprentissage n’est pas auto-dirigé19 et l’auteur ou l’autrice n’articule pas de manière singulière son rapport au savoir : il ou elle est en effet partie prenante d’un « mouvement de personnes », expression que l’on pourrait remplacer par le terme d’institution. C’est bien la dimension existentielle de l’autoformation qui est plus fortement marquée ici, car l’auteur ou l’autrice vit une expérience profonde et impalpable, arraché·e à sa propre culture et faisant corps avec la pauvreté dans sa forme la plus extrême.

La dimension autobiographique de ces écrits quotidiens en fait une écriture scientifique différente. On peut affirmer qu’ils sont donc des écrits scientifiques, alternatifs, qui se situent entre l’écriture ethnographique et l’écriture autobiographique, avec une oscillation, un balancement constant entre les deux, selon l’auteur ou l’autrice. Nous avons également noté que le couple implication-transduction était rompu, mais que ces écrits avaient pour but de créer de la connaissance sur l’extrême pauvreté et, dans notre exemple, sur le processus de relogement dont les familles issues du Quart-Monde font l’expérience. En effet, même si la rédaction des écrits engage une grande part de subjectivité des auteurs et des autrices, ils peuvent être utilisés a posteriori pour produire des écrits scientifiques plus traditionnels, comme des monographies ou des articles scientifiques par exemple. Il y a donc une distinction entre la scientificité de la production des écrits, qui est subjective, et leur utilisation sous forme de corpus, à des fins de compréhension de la pauvreté et de transformation. Nous allons donc maintenant discuter de la place de ces écrits dans le processus de production de connaissances.

Une intervention extérieure pour permettre la création d’une connaissance organisée

Les écrits quotidiens ne sont pas publiés ni rendus publics dans l’ensemble de l’organisation sur place. Ils sont lus, lorsque cela est possible, par des personnes en charge du projet porté par la structure, de manière plus globale. Dans notre expérience, ce sont ces personnes qui faisaient un retour oral sur le contenu des écrits, en nommant les points saillants et en précisant ce qu’il pouvait être intéressant de continuer de noter. Ces écrits sont donc utilisés dans le cadre d’une correspondance orale, informelle, avec des personnes plus anciennement engagées dans l’organisation. Cela peut poser une double difficulté : la personne qui lit ne connaît pas forcément bien le contexte dans lequel l’écrit est rédigé naissance, et son expérience longue peut également orienter sa manière de le recevoir. Ces discussions restent en général dans le cadre informel et n’influencent que très peu le processus de production de connaissances. Cependant, elles permettent une réflexivité de l’auteur ou de l’autrice et une prise de recul de sa part.

Cette correspondance orale peut s’installer, mais elle n’est pas obligatoire. Certain·es préfèrent en rester au stade de l’écrit pour « recueillir la vie d’un peuple aux prises avec la misère, obstiné[e]s à soutenir les personnes qui témoignent de leur propre refus de l’injustice et de celui de leur peuple20 ». L’organisation de connaissances à partir de ces écrits se fait donc en majorité à travers l’apport d’une instance extérieure à l’auteur ou à l’autrice, qu’elle soit institutionnelle ou non. C’est cette intervention qui va permettre de rendre partageables le savoir et les connaissances produits par ces écrits.

Dans le cadre de cette organisation d’éducation populaire, le processus de création de connaissances est impacté à la fois par la nature des expériences mises en mots dans les écrits, et par les grands idéaux qui fondent l’organisation. Comme nous l’avons en effet noté, la dimension autobiographique et l’appui sur la perception de l’auteur ou de l’autrice sont très prégnants, influençant donc ce qui est rendu visible et ce qui reste de l’ordre de l’invisible. La perception peut en effet agir comme un filtre, car elle est liée à la singularité et à l’histoire sociale de l’auteur ou de l’autrice 21. Ce dernier ou cette dernière étant incorporé·e dans une organisation, il ou elle est également influencé·e par les idéaux ou les valeurs portés par ce nouvel espace social. Dans la recherche en sciences sociales, l’auto-socioanalyse – également nommée objectivation participante22 ou analyse de ses implications23 – est un outil qui permet de rendre visibles ces possibles altérations du regard et de la perception. Cette méthode réflexive n’est pas pratiquée par les volontaires d’ATD Quart Monde, le but premier de l’organisation n’étant pas de construire une connaissance basée sur un paradigme épistémologique clairement identifié.

Par ailleurs, ce procédé n’est pas scientifique au sens strict, car la méthodologie est généralement peu, voire pas verbalisée. Les écrits quotidiens permettent de reconstituer des moments, des fragments de monographie. Ils peuvent être utilisés lors d’événements organisés par les instances de représentation de la société civile comme l’Ecosoc (Conseil économique, social et environnemental de l’Organisation des Nations-Unies) ou l’Unesco (Organisation des Nations-unies pour l’éducation, la science et la culture), dans lesquelles ATD Quart Monde possède un siège. Il s’agit ici de témoigner de la vie des plus pauvres, de relayer, de porter à la connaissance du monde ce que vivent les personnes les plus exclues de la société.

C’est aussi cet aspect de représentation dans les instances internationales qui peut pousser à choisir des témoignages qui illustrent les grands idéaux portés par une organisation donnée, ou ses grands enjeux, tels le fait que les plus pauvres ne sont pas considérés comme des acteurs et actrices de changement, ou bien que la concertation avec les plus pauvres nécessite des conditions particulières et qu’elle ne peut pas se faire sans préparation. L’organisation doit aussi justifier sa présence et son identité à travers son statut de représentante de la société civile, avec tous les risques d’auto-sabotage que l’analyse institutionnelle a pu mettre en exergue, comme la récupération d’une expérience pour la mettre au profit d’un discours.

Ces deux limites étant posées, à savoir l’absence d’auto-socioanalyse de l’auteur ou de l’autrice et l’absence d’analyse de l’instituant et de l’institué, la question est alors de savoir comment, à partir de ce travail de terrain, et avec très peu de ressources, il serait possible de produire un rapport de recherche qui pourrait intéresser le plus grand nombre et dont la validité serait reconnue.

Dans le cas qui nous intéresse ici, c’est le réseau institutionnel qui a permis cela. Une série d’ateliers ont été organisés avec l’Unesco, qui ont permis de créer un document partageable, avec une méthodologie suffisamment consolidée, basée sur l’analyse de contenu, qui allait pouvoir apporter une valeur scientifique.

La production de ce document, qui constitue un rapport d’une quarantaine de pages, en deux langues – anglais et tagalog –, s’est faite par le biais de partenaires locaux avec lesquels les membres du mouvement ATD Quart Monde Philippines ont créé des liens depuis de nombreuses années. Le réseau institutionnel a permis de rencontrer des experts, des universitaires, et a donné les moyens logistiques nécessaires, y compris financiers, pour permettre l’organisation de journées de travail avec des volontaires et des personnes en situation de grande pauvreté, et chercher à formaliser des connaissances à partir des différentes expériences recueillies, dont les écrits quotidiens représentent l’un des canaux.

Pour résumer le processus de cette écriture scientifique différente : face à une nouvelle situation et à de nouvelles difficultés liées au relogement, les volontaires avaient produit des écrits non scientifiques pour documenter ce qui se passait. Les éléments de ces écrits avaient ensuite été repris et avaient servi de facilitateurs de communication, en interne, à l’occasion de diverses correspondances orales. Finalement, ce sont ces mêmes écrits qui furent utilisés dans le cadre des ateliers avec l’Unesco, permettant de produire une écriture scientifique. Ce processus s’est fait de manière inductive, sans même que les acteurs et autrices concerné·es le mettent en mots de cette manière – car ils ne sont pas des chercheurs et chercheuses mais des hommes et des femmes ayant fait un choix de vie particulier, celui de faire corps avec l’expérience de la grande pauvreté. « Tout est né d’une vie partagée, jamais d’une théorie24 », n’avait de cesse de répéter le fondateur du Mouvement ATD Quart Monde, Joseph Wresinski.

La coopération et le partage au centre de cette écriture différente

Pour conclure, nous souhaitons souligner que ce qui relie les diverses étapes de cette écriture scientifique différente est la coopération. Comme nous l’avons vu, ce sont les activités coconstruites avec les communautés pauvres qui ont permis de maintenir un lien durant toutes ces années avec des familles vivant dans l’errance. L’aide technique apportée aux familles pour accomplir les démarches est également un élément important, tout comme les visites régulières qui leur ont été dispensées, plus ou moins documentées par des écrits. Cette proximité inconditionnelle correspond à ce que Joseph Wresinski appelait « une exigence de fidélité à nos idéaux25 ». Il s’agit en premier lieu d’une fidélité envers les plus pauvres, au dessein de témoigner de leurs expériences, mais également d’une fidélité à l’idée de créer des relations avec toutes les strates de la société, institutionnelles ou non. Il s’agit donc d’une sédimentation dont chacun·e peut hériter, qui se fait de manière non pensée, non planifiée et qui, à force de rencontres, a rendu cette écriture scientifique différente possible.

Ces activités coconstruites et les différentes étapes de cette écriture scientifique de la recherche posent la question du partage, à entendre comme réciprocité générale, comme nouveau paradigme. Il ne s’agit pas ici de partager avec mais bien de faire en commun quelque chose avec quelqu’un26. ATD Quart Monde reste une des dernières organisation d’éducation populaire dite « traditionnelle », n’utilisant pas les méthodes de projet ou les statistiques, et elle mène un travail d’orfèvre auprès des familles les plus démunies. Ce travail repose sur l’engagement des volontaires et des bénévoles, un engagement au changement et à la transformation sociale, à travers des valeurs comme le partage et la fidélité aux plus pauvres. Ces valeurs sont ici à entendre dans leur sens chrétien, en raison de la qualité de prêtre du fondateur du mouvement ATD Quart Monde, mais également comme une base permettant une écriture de la recherche différente, nous invitant donc toutes et tous à nous recentrer sur le contenu des relations et de l’expérience intersubjective, et à réfléchir à leur intégration dans la réflexion épistémologique.

Notes

1 Executive Order n° 20, 28 mai 2001.

2 Marife M. Ballesteros, Jasmine V. Egana, 2013, Efficiency and Effectivness Review of the National Housing Authority (NHA), Resettlement Program, PIDS Discussion Paper Series, n° 28.

3 Voir par exemple l’article de Micah Castelo, 2019, « Manila’s informal settlers face relocation in exchange for clean bay », Mongabay [en ligne : https://news.mongabay.com/2019/10/manilas-informal-settlers-face-relocation-in-exchange-for-clean-bay/# :~ :text =Like %20Herela %27s %2C %20more %20than %20200 %2C000,according %20to %20Jose %20Antonio %20E.].

4 Cathy Chatel, François Moriconi-Ebrard, 2018 « Les 32 plus grandes agglomérations du monde : comment l’urbanisation repousse-t-elle ses limites ? », Confins, n° 37 [en ligne : https://journals.openedition.org/confins/15522].

5 Wataru Kusaka, 2013, Moral Politics in the Philippines, Manille, Ateneo de Manila University Press.

6 Voir à ce sujet le roman de Marylin Guterriez, 2006, Gold Under the Bridge. A Story of Life in the Slums, Mandaluyong (Philippines), Anvil publishing.

7 Diana Faujour Skelton, 2016, « A New Start : Mass Resettlement in the Philippines », in Artisans of Peace Overcoming Poverty, vol. 2, Montreuil, Éditions Quart Monde, p. 13-57.

8 Voir à ce sujet la présentation des bibliothèques de rue : Beata Kowalska-Teliuk, 2019, « A Street Library for every one » [en ligne : http://www.atdph.org/street-library/2948-2/].

9 Jean-Louis Le Grand, 2006, « Implexité : implications et complexité » [en ligne : http://www.arianesud.com/bibliotheque/complexite_et_systemie/legrand_jean_louis_implexite_implications_et_complexite].

10 Remi Hess, Kareen Illiade, 2006, Moment du journal et journal des moments, in Janusz Korczack, Les Moments pédagogiques (suivi de), Paris, Anthropos.

11 Christine Delory-Momberger, 2013, « Le journal d’investigation dans l’intervention sociale », Le sujet dans la Cité, Revue internationale de recherche biographique, vol. 1, Actuels n° 2, p. 110-126 [en ligne : https://www.cairn.info/revue-le-sujet-dans-la-cite-2013-1-page-110.htm ].

12 François Laplantine, 2015, La Description ethnographique (1996), Paris, Armand Colin.

13 Maurice Merleau-Ponty, 1994, L’Œil et l’Esprit (1964), Folio Essais.

14 Jospeh Wresinski, 1987, « Le volontariat ATD Quart Monde : une chance à proposer », Revue Quart Monde, n° 125 [en ligne : https://www.revue-quartmonde.org/4332].

15 Maurice Merleau-Ponty, 1994, L’Œil et l’Esprit, op. cit., p. 50.

16 Ibid., p. 4.

17 Georges Lapassade, 1991, « De l’ethnographie de l’école à celle du hip hop », in L’Ethno-sociologie, Paris, Méridiens Klincksieck, p. 173-181.

18 Marcel de Grève, 2008, « L’autobiographie, genre littéraire ? », Revue de littérature comparée, n° 325, p. 23-31 [en ligne : https://www.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2008-1-page-23.htm].

19 Gaston Pineau, 1993, « L’autodidaxie, premier témoin clignotant d’activités cognitives personnelles à relayer », in Georges Le Meur (coord.), Autodidaxie, Séminaire franco-québécois (Université de Tours, octobre 1993), Tours, Cultures et Techniques.

20 Jacqueline Chabaud, 2003, « L’écriture de la vie », Revue Quart Monde [En ligne], n° 188 [en ligne : https://www.revue-quartmonde.org/2066].

21 François Laplantine, 2015, La Description ethnographique, op. cit., p. 36.

22 Pierre Bourdieu, 2003, « L’objectivation participante », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 150, p. 43-58.

23 René Barbier, 1983, « L’implication épistémologique », POUR, n° 88 : L’analyse de l’implication dans les pratiques sociales, mars-avril 1983.

24 Bruno Tardieu, 2018, « Avant-propos. Un colloque sur la pensée de Joseph Wresinski à Cerisy : genèse d’une ambition », in Bruno Tardieu, Jean Tonglet (dir.), Ce que la misère nous donne à repenseravec Joseph Wresinski, Paris, Hermann Éditeurs, p. 5-8.

25 Jean Tonglet, 2008, « Le père Joseph Wresinski : l’homme d’une question », Revue Quart Monde [en ligne : https://www.revue-quartmonde.org/1599], n° 208.

26 Étienne Autant, 2010, « Le partage : un nouveau paradigme ? », Revue du MAUSS, vol. 1, n° 35, p. 587-610 [en ligne : https://www.cairn.info/revue-du-mauss-2010-1-page-587.htm].

References

Electronic reference

Jérémy Ianni, « Les dimensions scientifiques de l’écriture de la grande pauvreté par des praticien·nes : l’exemple d’une organisation d’éducation populaire aux Philippines », Pratiques de formation/Analyses [Online], 66 | 2023, Online since 01 January 2023, connection on 19 May 2024. URL : https://www.pratiquesdeformation.fr/95

Author

Jérémy Ianni

Doctorant contractuel en sciences de l’éducation, Université Paris 8, Experice

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